De la boue aux larmes

12 janvier 2018

Non classé

Bonjour à tous,

Certains d’entre vous en ont déjà entendu parlé sur nos pages facebook et/ou dans les médias (le national a relayé l’information), mais une famille s’est faite emporter par une coulée de boue dans la nuit du 10 au 11 janvier suite à de fortes pluies ; la presse a utilisé le terme de « pluies diluviennes » mais nous sommes en saison des pluies et les précipitations sont justes normales pour la saison. En effet, comme vous le savez à présent, Mayotte subit un phénomène de surpopulation du à l’immigration clandestine massive, et cela pose de nombreux problèmes dont la dénaturation des sols, les constructions dans des zones non habitables et enfin les logements indignes et non sécurisés.

L’année dernière, une famille entière avait connu le même dramatique sort, à savoir qu’une coulée de boue avait emporté leur banga mais aussi les enfants au passage qui sont tous décédés.

Nous le savons, ça arrivera de nouveau et certainement très prochainement, j’en ai d’autant plus la conviction au regard de la journée que j’ai passé hier sur le terrain. En effet, j’ai de part mes missions professionnelles été mobilisée dans le cadre d’une « cellule de crise ».

Dans cet article, qui je pense, va être assez long, je vais essayer de vous donner le contexte, ainsi que le déroulé de ma journée.

Hier matin, en nous rendant au travail avec Maxime, nous avons entendu à la radio que ce drame était arrivé (une maman et 4 de ses 5 enfants sont décédés et un petit de 4 ans est rescapé). En arrivant au bureau, j’en ai donc informé ma direction qui a immédiatement pris attache avec mon grand patron, Monsieur le Préfet, qui avait été informé dans la nuit et qui était en train d’organiser une « cellule de crise ».

Mon Directeur me demande si je souhaite me rendre à cette fameuse cellule, je réponds bien évidemment que je file.
Je suis arrivée sur les lieux à 8H00 du matin, en petite robe et sandalettes (j’étais censée bosser au bureau). Tout le monde était vêtu d’habits de pluie, de bottes… Effectivement, nous devions aller voir le lieu du drame et pour cela parcourir des mètres de boue, dans des pentes où il était parfois impossible de tenir debout…
Des services de la mairie ont eu « pitié » de moi et sont allés me chercher des bottes dans une quincaillerie.

Je suis donc descendue avec les services techniques de la ville, Monsieur le Préfet, les élus, quelques habitants du bidonville (ce n’est pas péjoratif, c’est simplement un fait), ma directrice adjointe, et des services techniques de l’État.

Nous avons tout de suite été saisis par le chemin que les habitants de cette zone devaient parcourir chaque jour. C’est tout simplement à mes yeux inhumains, de me dire que des personnes âgées, des enfants, des personnes présentant des problématiques de santé parfois graves, doivent emprunter ces chemins constitués de pneus et de boue (car même s’il pleut deux gouttes la boue se forme immédiatement).

Voici quelques photos du chemin pour se rendre à la banga sinistrée mais surtout montrant ou vivent entre 150 et 200 personnes :

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Ensuite, au bout d’un long périple semé d’embûches, nous sommes arrivés vers la zone du drame. Les conditions de vies y étaient encore plus extrêmes, il n’y avait plus de pneus, plus de chemin, c’était juste un terrain vague avec des bangas posées là… Mes bottes étaient parfois totalement sous la boue, j’avais du mal à avancer, on glissait également, c’était encore une fois assez périlleux (je vous rappelle que j’étais en robe, j’avais tout de même pris le gilet de sécurité se trouvant dans la voiture).

Nous sommes enfin arrivés là sur le lieu exact de la tragédie…

Il y avait encore une pelle qui avait servi à enlever les cinq corps se situant sous plus de 2m de boue. Il y avait encore un morceau de matelas qui dépassait. J’ai eu le cœur très lourd, mais nous étions là pour constater et pour trouver des solutions. Il fallait être fort et se mobiliser pour que cela n’arrive plus.

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Nous sommes ensuite allés en réunion car en réalité, il y a eu un drame mais c’est toute la zone qui est susceptible de se laisser emporter soit quelques 150 personnes.

Il y avait plusieurs niveaux  : la préfecture pour les arrêtés, les décisions et le côté opérationnel où j’ai été toute la journée et dont je vais vous faire part.

On a décidé que des médiateurs feraient un recensement de la population avec une évaluation sociale afin de déterminer les situations les plus « à risque » (grossesse, nourrissons, problèmes de santé…) .
A Mayotte, nous n’avons quasiment pas de places d’hébergement d’urgence, donc c’est un réel casse-tête, d’autant plus que c’est probable que dès demain, ce problème arrive dans une autre commune. C’est tout Mayotte qui est confronté à cela…

Nous avons été rencontré la population, qui avait peur d’être arrêtée par la police aux frontières, ce qui a compliqué les choses.

Nous y avons passé des heures mais nous avons réussi à recenser 143 personnes et à créer trois niveaux d’urgence :

Les rouges : cas d’extrême vulnérabilité

Les oranges : cas de vulnérabilité importante

Les verts : autonomie et solution de relogement (chez des connaissances la plupart du temps)

Lorsqu’on a déterminé qu’il y avait 85 personnes dans les rouges, il a fallu que mon pôle s’organise pour trouver des logements d’urgence avec les associations et que nous coordonnions le tout.

Après quelques négociations, la commune a accepté de loger les « oranges » le temps de la vigilance météo (nous y sommes toujours), pour l’après…

Nous sommes ensuite retournés voir les habitants afin de leur proposer les solutions dont nous disposions (les gens sont libres d’accepter ou de refuser, c’est la loi). Il n’y a que 3 foyers qui ont accepté d’être logées, les autres ne voulaient pas laisser leur banga. (Dans ces 3 foyers se trouvait le petit rescapé, pris en charge par sa tante. Il était toujours dans la zone…).

Il faut comprendre qu’ils ont peur de se faire piller (même s’ils ont bien souvent qu’un frigo et qu’un matelas), ils ont peur de se faire ramener aux Comores et surtout ils n’ont pas du tout la même culture du risque que les métropolitains. Réellement, c’est saisissant… Ils préfèrent mettre la vie des leur en danger que quitter leur lieu de vie (qui est pourtant un enfer). On a vu des bangas, avec une partie de l’habitat se trouvant dans le vide, mais ils voulaient rester là. On a beaucoup négocié…

Ah oui, j’ai oublié de préciser, que dans la journée, j’ai été amenée à déterminer et baliser la zone à risque (autant vous dire que je n’ai aucune compétence pour se faire… Cela montre juste la confusion ici dès qu’un drame arrive).

A 20H, 3 familles seulement étaient relogés et le foyer mis à disposition par la mairie était vide. Il y avait pourtant des lits de camps…

On étaient épuisés, dépités… Puis 1 famille arriva, puis deux, puis 3. Au final, c’est presque 100 personnes qui sont venues se réfugier pour la nuit. C’est une petite victoire.

Par contre, nous souhaitions que certains acceptent le relogement (qui est plus long, en général minimum 21 jours) mais ils ont refusé car les logements sont dispatchés dans tout le département et ils ne souhaitent pas quitter leur commune, leurs voisins.

Ces personnes dormiront donc durant deux, trois nuits dans le foyer mais après?

Ce soir (vendredi 12/01), on ne connait pas encore la suite. On va chercher des solutions mais ce n’est pas simple.

Le Préfet, la Ministre des Outre-Mer … sont mobilisés sur la question et j’espère que lundi, nous aurons des solutions concrètes pour l’ensemble de Mayotte car autant ce soir ou demain c’est autre part…

Voilà, c’est aussi cela notre île.

Je vous embrasse. Passez un bon WE. Moi je suis épuisée (je suis rentrée à 22H hier).

 

PS : même que je suis passée au JT (dans un reportage sur cet tragique événement).

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Une réponse à “De la boue aux larmes”

  1. Bribrou Dit :

    Pas facile bravo pour ton implication

    Répondre

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